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14.12.2017 13:57 - EXISTENTIALISME FRANCAIS - MARCEL, SARTRE, CAMUS
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Marcel (Gabriel) (Paris, 1889 — id., 1973) philosophe et dramaturge franais

partir du Journal mtaphysique (1914-1917), cet existentialiste chrtien opposa la subjectivit incarne au sujet abstrait de la technique et de la science, et la posa comme seule mdiation possible vers l"tre: Existence et Objectivit (1925), tre et Avoir (1935), le Mystre de l"tre (1951), l"Homme problmatique (1955), Pour une sagesse tragique (1969). On lui doit aussi des pices de thtre comme la Soif (1933) et Rome n"est plus dans Rome (1951).

Jean-Paul Sartre (Paris, 1905 — id., 1980) philosophe et crivain franais

Philosophe, romancier, dramaturge, critique littraire et journaliste, engag dans la plupart des combats politiques de son temps, Sartre apparat comme un homme pris de libert et intensment prsent au monde: ceux qui voudraient empcher l"crivain de militer contre la guerre d"Algrie, de Gaulle lance On n"emprisonne pas Voltaire.

Du philosophe des Lumires, Sartre a en effet bien des traits: une curiosit universelle, une capacit de travail et d"intervention impressionnante, une culture immense, classique par formation, moderne par choix, un got manifeste pour effacer les frontires entre les disciplines (philosophie, psychanalyse et littrature par exemple), mais aussi entre les continents, les peuples et les classes. Pour Sartre, crire un livre, penser se confondent avec l"engagement. C"est cet intellectuel-l que sont venus pleurer tous ceux qui, personnalits ou anonymes confondus dans une fraternit qui ne lui tait pas trangre, l"accompagnent le 23mars1980au cimetire du Montparnasse.

Un matre penser

Avec ses lunettes aux verres pais –myope, Sartre deviendra presque aveugle en1974–, ses canadiennes sans ge, ses charpes, sa pipe ou sa cigarette, il est un symbole de la rive gauche et de l"intelligentsia parisienne. Le domaine qu"il a hant occupe l"espace minuscule qui spare le Flore des Deux Magots, d"o l"on aperoit, en face, la brasserie Lipp et, gauche de l"glise, la librairie Gallimard. Sartre fut un homme de cafs, pour les rencontres et le travail, et aussi un homme de rue et de foule: dans combien de cortges, de manifestations, n"a-t-il pas t photographi? Combien de lieux o une collectivit semblait se chercher n"a-t-il pas occups en Mai 68, ici la Sorbonne, l les usines Renault de Billancourt, ou encore la rdaction de Libration. Immdiate, l"image se rvle juste: Sartre s"est voulu absolument de ce monde et de son temps. Il s"est efforc de tout vivre, en mme temps, et en restant matre du jeu: la politique, la philosophie, la justice, la libert, l"amour aussi, dont la place a t importante dans l"existence de cet homme chez qui la dcouverte de sa laideur (les Mots) a laiss libre le dveloppement d"une sduction lgendaire.

L"universel singulier

N en1905 dans la bourgeoisie aise, Sartre appartient une gnration brutalement jete dans la fureur moderne par la Premire Guerre mondiale. On pouvait alors tout aussi bien rver de tout dtruire dans l"ordre de la littrature et de l"art – telle fut l"entreprise dada et surraliste – que chercher son salut dans la littrature: tel fut son choix, celui du moins qu"ironiquement, et sans vraiment tre dupe, analyse l"crivain qui, presque soixante ans, crit son autobiographie. L"essentiel est de se saisir comme un homme seul, mais dont la singularit renvoie l"universel: ce concept de l"universel singulier est fondamental chez Sartre, comme le seront quelques autres dont les noms sont insparables de la morale sartrienne – situation, mauvaise foi, salaud, engagement, libert. C"est pourquoi il se prsente dans les Mots comme exemplaire de sa gnration et de sa classe.

De l"enseignement l"criture

La culture classique fait partie de son hritage, et le succs l"cole normale suprieure dix-neuf ans, de mme que l"agrgation de philosophie, laquelle il est reu premier en1929 (l"anne o il rencontre Simone de Beauvoir) ne font que confirmer cette inscription parmi les forts en thme. Pour autant, la culture contemporaine ne lui manque pas: les bandes dessines, les films d"aventures partags avec Anne-Marie, sa mre, lorsqu"il tait petit garon, plus tard la passion des romans policiers, l"intrt pour toutes les manifestations modernes de l"art et le got des villes amricaines en sont quelques signes. Professeur – au Havre; Berlin, en1933-1934, une poque historiquement dcisive, puisque Hitler accde au pouvoir en1933; Neuilly –, Sartre abandonne l"enseignement la Libration pour se consacrer son activit d"crivain. Mais, en quittant la carrire enseignante, Sartre n"en abandonna pas les faons d"tre, et on peut considrer qu"il fut, pendant trente ans, le professeur des Franais la recherche d"un matre.

De l"criture l"existentialisme

Philosophe de formation, Sartre crit beaucoup pendant ces annes: un essai sur l"Imagination (1936), la Transcendance de l"ego (1937) (dans ces premires oeuvres de psychologie phnomnologique, l"influence de Husserl est nettement marque); un roman, la Nause (1937); des nouvelles, le Mur (1939), et travaille au cycle romanesque qui deviendra les Chemins de la libert (1945-1949). S"inspirant des techniques de Joyce et des romanciers amricains (Faulkner, Dos Passos), Sartre s"effore, dans ce roman, de gommer la prsence du romancier pour laisser ses personnages rapporter seuls leur exprience immdiate et ne rapporter qu"elle.

La premire forme d"criture qu"il dveloppe paralllement sa rflexion philosophique est l"criture narrative, romanesque, sans que l"tanchit entre les deux soit recherche: au contraire, la Nause vient d"un essai sur la contingence, et c"est l"existentialisme qui sous-tend l"tre au monde angoiss de Roquentin, le personnage principal, qui tient une sorte de journal trangl par la conscience de l"existence, cette chose monstrueuse que personne ne veut regarder en face (le Mur).

L"existence prcde l"essence

Cette vision du monde domine par le dgot, le dsespoir, l"tre-l gratuit des choses, traverse d"images poisseuses caractrise le premier Sartre, fort mfiant l"gard des idologies qui se prsentent lui (marxisme, surralisme), mais sduit par cette morale existentialiste selon laquelle l"homme doit construire sa manire de vivre, puisque l"existence prcde l"essence et que l"homme se dfinit dans sa relation autrui. Exister, c"est donc tre dans le monde, tre pour autrui, et cette existence doit tre saisie de faon concrte et historique. La libert est le trait fondamental de l"existentialisme sartrien: puisque Dieu n"existe pas, l"homme est seulement ce qu"il se veut et ce qu"il se fait. La rencontre brutale entre Sartre et l"histoire – mobilis, prisonnier en Allemagne, d"o il s"vade – incarne cette philosophie, donne un contenu grave aux mots de libert, de situation, d"engagement. Et c"est l"histoire encore qui leste les esquisses romanesques des Chemins de la libert, l"ge de raison, le Sursis, commencs en1939 et publis en1945, la Mort dans l"me, paraissant en1949: la fiction se droule de1937 1940 et, adoptant la technique simultaniste, mle personnages et intrigues sur fond de lchets, de vies cloisonnes que l"histoire se charge de faire clater.

L"existentialisme est un humanisme

la Libration, Sartre, Simone de Beauvoir et leurs amis – Queneau, Leiris, Giacometti, Vian et Camus (avec lequel les relations sont houleuses) – deviennent brusquement clbres: les existentialistes, les rsistants, la gauche, les jeunes intellectuels qui hantent Saint-Germain-des-Prs sont plus ou moins confondus dans l"esprit du public. Sartre est envoy aux tats-Unis par le journal Combat pour couvrir la confrence de Yalta. son retour, il explique ce qu"est l"existentialisme dans une confrence donne Paris: L"existentialisme est un humanisme. Il fonde enfin, cette mme anne1945, les Temps modernes. La gloire se mle la haine: il n"y a peut-tre pas d"intellectuel qui ait t plus obstinment sali que Sartre – par les chrtiens, par les communistes, par la foule des bien-pensants comme par Cline, qui le surnomme l"agit du bocal.

Le thtre comme tribune

partir de ce moment, Sartre, et avec lui Simone de Beauvoir, ne quitte plus le devant de la scne. L"criture dramatique, dcouverte en pleine Occupation, insparable ses yeux du reste de l"histoire et de l"action collective, achve d"assurer cette clbrit qui s"tend bien au-del de la France. Sous l"Occupation, il avait crit et fait jouer les Mouches (1943), l"anne mme de la publication de son immense ouvrage philosophique, l"tre et le Nant –o se manifeste l"influence de Husserl–, ainsi que Huis clos (1944). En1946, il publie la Putain respectueuse et Morts sans spulture; en1948, les Mains sales. Sa conception du thtre le conduit refuser le thtre psychologique et raliste, fond sur des hros et des caractres, autant que le thtre de divertissement.

L"existence mise en scne

Il prne un thtre o se dbattent les grandes questions contemporaines, au travers de personnages pris dans des situations violentes, extrmes, dont l"enjeu est toujours le sens, la libert, la responsabilit, exigences souvent en contradiction avec l"action. Oreste, dans les Mouches, se dfinit par le meurtre qu"il accomplit, meurtre juste puisqu"il s"oppose l"abus de pouvoir et la tyrannie. Les trois personnages de Huis clos (runis dans un salon pour l"ternit puisqu"ils sont dj morts) sont condamns jamais se juger et tre jugs, chacun tant prisonnier de la conscience d"autrui –d"o la fameuse formule: L"enfer, c"est les autres.

La logique rvolutionnaire

Des pices comme les Mains sales, en posant la question de la logique rvolutionnaire (qui peut conduire tuer) et de la conscience qui s"y oppose, ou comme le Diable et le Bon Dieu (1951), les Squestrs d"Altona (1959) –la premire renvoyant dos dos Satan et Dieu, tandis que le hros cherche le sens de sa vie travers l"action, la seconde o un officier nazi tente de comparatre devant un tribunal imaginaire– tmoignent de la place minente de la politique dans ce thtre: comme en Grce, la scne est une agora o un peuple puis mais exigeant voit exposs les problmes cruciaux de la cit. D"autres pices (Kean, adapt de Dumas,1953; Nekrassov, satire des milieux journalistiques,1955; ou encore une adaptation des Troyennes, d"Euripides,1965) disent l"intrt soutenu que Sartre a manifest pour le thtre, comme pour les arts de la communication en gnral: il a crit plusieurs scnarios de films, et particip nombre d"interviews, de confrences, d"missions de radio.

La Critique de la raison dialectique (1960) marque un tournant. Le marxisme, jusque-l ignor par Sartre, est dsormais admis comme donne indpassable, mais le projet n"est pas fondamentalement modifi. Les structures socio-conomiques apparaissent comme le pratico-inerte, auquel la libert des hommes aura toujours se mesurer.

Du combat politique l"criture

L"criture comme manifeste

Les choix politiques de Sartre, son got pdagogique l"amnent multiplier les formes d"intervention.

La preuve en est son activit continue de journaliste, depuis la collaboration Combat jusqu" la direction du journal maoste la Cause du peuple, celle du trotskiste Rvolution, puis celle de Libration. Il faut mettre sur le mme plan, parce qu"elles signifient la mme volont d"tre l pour tmoigner, dnoncer, agir, les nombreuses prfaces des oeuvres souvent contestataires et marginales (pour Genet, Leibowitz, Fanon), littraires et politiques: tiers-mondiste convaincu, Sartre a, par exemple, prfac Senghor et Lumumba. Dans l"mouvante prface-manifeste la rdition d"Aden Arabie, il rhabilite de faon vibrante son ami Paul Nizan, tran dans la boue par les communistes. Les dix volumes de Situations (1947-1976) gardent la trace de tout ce travail critique et politique.

Un engagement permanent

Signes de ses rages, de ses haines et de ses passions, les textes de situations dessinent un parcours politique original – du RDR (Rassemblement dmocratique rvolutionnaire), rve d"une troisime voie (entre le stalinisme et le gaullisme), au maosme, en passant par des tapes complexes et droutantes pour tous ceux qui l"auraient voulu d"un seul parti, et du leur: prise de position en faveur d"Isral au moment de la cration de l"tat hbreu, en1948, prcde des Rflexions sur la question juive (1946), o Sartre pose que la question n"est pas la question juive mais celle de l"antismitisme; dnonciation des camps de concentration sovitiques, avec Merleau-Ponty, en1950; bout de chemin avec les communistes lors de la guerre froide, avant que l"intervention sovitique en Hongrie ne consomme la rupture dfinitive avec le PCF (que Sartre, rsumant l"aveuglement passionn des intellectuels franais, ne mprisera cependant jamais: Un anticommuniste est un chien, je n"en dmordrai pas!); anticolonialisme virulent des Temps modernes et de Sartre (il signe le Manifeste des 121, contre la guerre d"Algrie, et, avec Gisle Halimi et Simone de Beauvoir, publie un tmoignage sur la torture, Djamila Boupacha, en1962). Mme colre contre la guerre du Vit-nam, mme engagement en Mai 68 aux cts des tudiants et des ouvriers.

Un intellectuel curieux et passionn

Sartre se fait une certaine ide des causes justes: il les aura toutes servies, en intellectuel qui se pose toujours la question de sa responsabilit, de sa part de libert dans l"histoire face la violence et au dsir de fraternit. Ses nombreux voyages enfin, avec Simone de Beauvoir, elle-mme militante exigeante de causes qu"il ne mprise pas (celle des femmes, par exemple), attentive aussi la vieillesse et la souffrance, tmoignent d"une mme curiosit et d"une passion infatigable: Cuba (avant et aprs la prise du pouvoir par Fidel Castro, qu"il rencontre), en URSS, en Chine, dans la Yougoslavie de Tito, en gypte, et mme, en1974, alors qu"il est gravement malade, Stuttgart, o il s"entretient avec Andreas Baader, dans sa prison.

Le roman vrai

Au sein d"une vie si occupe, l"criture pourtant tient la place essentielle, et c"est bien l"crivain que le prix Nobel de1964 est destin. Sartre le refuse, le trouvant trop li au bloc de l"Ouest. Il le mrite sans doute: romancier, dramaturge, essayiste, philosophe, Sartre est aussi un extraordinaire critique littraire. Inventeur de biographies existentielles consacres ces travailleurs de l"imaginaire, doubles ou frres par lesquels l"auteur de Qu"est-ce que la littrature? (1947) tente de se comprendre – de Baudelaire (1947) Genet (Saint Genet, comdien et martyr,1952) et surtout Flaubert (l"Idiot de la famille,1971-1972, inachev)– il fonde une mthode critique trs personnelle, qui aboutit au roman vrai de l"crivain considr et dont le point de dpart est toujours le mme: Comment devient-on un homme qui crit? Dans cette confrontation avec les autres imaginaires, la littrature perd sa dfinition immdiate, engage, qui consiste dvoiler le monde afin de le changer et devient chose plus trouble et plus angoissante, pouvoir de nantisation, bance o les tres disparaissent, puisque crire c"est dcider de s"absenter du monde. tant un authentique crivain, donc celui qui a plus ou moins choisi l"imaginaire, Sartre appartient un ge qu"on peut craindre dfinitivement rvolu, o, pour vouloir changer le monde, il faut aussi proclamer les droits et le pouvoir de l"imagination.



Albert Camus (Mondovi, auj. Deraan, Algrie, 1913 — Villeblevin, Yonne, 1960) crivain franais

Romancier, dramaturge, essayiste, journaliste et rsistant, Albert Camus est peut-tre par excellence la figure de l"crivain et de l"intellectuel franais d"aprs-guerre. Profondment engag dans les luttes et les dbats de son temps, il continue, malgr les malentendus que sa renomme mme a valus son oeuvre lucide et sincre, de jouer un rle majeur dans la littrature du XXe sicle.

Le souvenir d"une jeunesse misrable semble avoir dfinitivement orient une sensibilit que les honneurs n"ont pas dtourne: en 1957, Stockholm, face aux ttes couronnes, le nouveau prix Nobel de littrature rendra, la tribune, hommage son instituteur.

Un jeune homme pauvre

Albert Camus est n Mondovi en 1913, dans une famille plus que modeste. Survient la Premire Guerre mondiale; son pre, ouvrier agricole, est tu au front; sa mre s"installe Alger, dans un modeste logement, et vit de mnages et de menus travaux. Camus dira plus tard comme cette exprience de la pauvret fut sa vritable cole. Son oncle, un boucher amateur de livres, lui donne le got de la lecture. Mais le jeune homme prfre encore consacrer son temps l"amiti, aux baignades et au football. Encourag par son instituteur, il bnficie d"une bourse qui lui permet de poursuivre ses tudes au lyce puis l"universit d"Alger, o il obtient son diplme de philosophie. Mais de sant fragile et craignant la routine, il renonce enseigner.

L"entre en littrature

De1934 datent son premier mariage, qui ne durera que deux ans, et son adhsion au parti communiste, qu"il quittera trois ans plus tard. S"il se cherche dans la vie, il se trouve dans la littrature. L"Envers et l"Endroit (1937), son premier essai, contient dj les thmes majeurs de son oeuvre: le soleil, la solitude, l"absurde destin des hommes. En1938, Noces confirme ses dons d"crivain et la nature d"une sensibilit qui la mditation ne peut suffire. Le jeune auteur parvient concilier son got pour l"criture, pour la rflexion et pour l"action en tant journaliste Alger rpublicain et animateur d"une troupe de thtre.

La guerre vient alors modifier le cours des choses. La censure entrane la disparition du journal auquel il travaillait, et Camus est cart de l"arme pour raison de sant.

L"laboration d"une philosophie

Il se remarie et quitte l"Algrie pour la mtropole. Paris, il rejoint la Rsistance dans le rseau Combat, pour des missions de renseignement et de journalisme clandestin. Surtout, il travaille dj ce qu"on peut nommer le cycle de l"absurde. De1940 1945, en trois oeuvres majeures, une philosophie s"labore. Meursault, dans l"tranger, tue un Arabe presque par hasard et prouve dans sa cellule l"indiffrence du monde. Au thtre, c"est Caligula, incarn par Grard Philipe, qui entend pousser l"absurdit des choses jusqu" susciter la rvolte. Le Mythe de Sisyphe aborde les mmes questions de faon thorique: faute d"un sens la vie, l"homme peut en dpasser l"absurdit par la rvolte tenace contre sa condition.

Ces ouvrages sont l"origine de ses premiers succs mais aussi des premires critiques et des premiers malentendus. Prsent par la presse comme un philosophe dsespr, il est associ Jean-Paul Sartre et au courant existentialiste, ce dont il se dfend, vainement. Quoi qu"il en soit, il fait maintenant partie de ce qu"on appelle l"intelligentsia franaise. Les ditions Gallimard l"accueillent dans leur comit de lecture.

De la rvolte au prix Nobel

Rdacteur en chef du journal Combat la Libration, Camus prend dsormais position sur les grands dbats qui secouent le monde: la bombe atomique, les rvoltes coloniales, la peine de mort... Il voyage en Algrie, en Amrique et s"meut partout de la misre des hommes.

Ds1947, il a entrepris un nouveau cycle sur la rvolte avec un roman, la Peste, o les hommes sont confronts au symbole d"un mal insurmontable. Les terroristes russes mis en scne dans les Justes s"interrogent eux aussi sur le sens de leurs actes la fois meurtriers et justiciers.

Polmiques et crise morale

Son essai l"Homme rvolt provoque une longue et violente controverse: des journalistes l"attaquent, des partis politiques, des crivains aussi, comme Jean-Paul Sartre ou Andr Breton, qui lui reprochent des tendances bourgeoises. Camus se dfend, s"explique, rpond. La polmique dure un an et finit par le dcourager, tandis que sa sant se dgrade. Il se dtourne pour un temps du genre romanesque et se consacre des adaptations dramatiques d"auteurs trangers: Dostoevski, Caldern, Buzzati, Faulkner. Il continue par ailleurs d"intervenir en faveur des victimes, de s"lever contre les bourreaux. Ce retour sur soi n"est ni un retrait ni un renoncement. Du reste, la crise qu"il traverse trouve bientt son expression littraire et, en1956, il publie la Chute, un rcit qui marque un renouvellement de sa manire: Amsterdam, loin du ciel mditerranen, un ancien avocat confesse sa mauvaise conscience et sa culpabilit en un monologue plein d"ironie et de sarcasmes. Un recueil de nouvelles parat l"anne suivante, l"Exil et le Royaume, o s"expriment plus de doutes que de certitudes.

La conscration

Comme Jonas, le peintre d"un de ses textes, enferm dans une cage pour chapper aux visiteurs, Camus se sent prisonnier de son public, que celui-ci l"admire ou le conteste. Si la clbrit lui pse, elle va pourtant atteindre son sommet. En1957, le prix Nobel de littrature lui est dcern. quarante-trois ans, il est le plus jeune crivain jamais distingu Stockholm. Cette conscration internationale peut augmenter sa fatigue, elle n"entame pas son nergie: il met bientt en chantier un nouveau roman, le Premier Homme, rest inachev (et publi, bien aprs sa mort, en1994), dont on a pu dire qu"il aurait inaugur un cycle de l"amour.

Le 4janvier1960, Camus rentre Paris avec son diteur. Prs de Villeblevin, dans l"Yonne, la voiture percute un arbre. Mort absurde, qui donne pourtant l"oeuvre son unit. Les Carnets qu"il a laisss tmoignent de l"effort constant d"une vie vers la lucidit et l"authenticit.

Peut-on prsumer de la place qu"occupe, qu"occupera Camus dans l"histoire littraire? La littrature thse suscitant aujourd"hui moins d"intrt, Camus pourrait apparatre d"abord comme l"hritier de Montaigne et des moralistes classiques grce des essais littraires qui retiennent moins par l solidit d"un systme que par la force d"un style au service d"un esprit libre et sincre.

Une oeuvre multiple

Comme bien des crivains de sa gnration, Camus a voulu pratiquer tous les genres littraires qui pouvaient contribuer l"expression de ses ides ou de ses doutes. Aussi est-il plus juste d"articuler ses oeuvres autour des thmes qu"elles abordent plutt qu"en fonction du genre dont elles relvent: le roman, le thtre et l"essai. Il a lui-mme dsign les deux grands cycles de sa maturit: l"absurde et la rvolte. Mais on ne peut ngliger ni les essais de jeunesse ni les derniers rcits, qui annonaient sans doute une nouvelle manire, prmaturment interrompue.

Ardeur de vivre et absurde

Du vivant de Camus, les polmiques ont pu faire croire des revirements successifs. Avec la distance du temps, c"est surtout la cohrence d"un parcours et d"une oeuvre qui s"impose. Les thmes des premiers essais traversent toute l"oeuvre: l"ardeur de vivre, la passion mditerranenne du soleil et de la mer. C"est sur une plage ensoleille que Meursault commet son crime, et les rescaps de la peste retrouvent le got de vivre lors d"une baignade en mer. La pense de midi par laquelle s"achve l"Homme rvolt est aussi celle des Noces et de l"t: lucide, solaire, ardente. Mais tout ce qui exalte la vie accrot en mme temps son absurdit.

dire vrai, ce n"est pas le monde qui est absurde, mais le sens que l"homme y cherche, sans le trouver. Sur cette mcanique aveugle et prive de signification se fonde un divorce. Comme Meursault, comme Sisyphe, nous sommes condamns pousser sans fin un rocher devant nous. La vie vaut-elle alors d"tre vcue? Oui, car l"homme, dans son inutile effort, est plus grand que son destin puisqu"il peut se rvolter contre lui. Telle est sa libert. Il faut imaginer Sisyphe heureux.

Rvolte et humanisme

L"homme n"existe donc que par sa rvolte, qui peut prendre mille formes: philosophique, historique, politique, potique... Mais, entre l"esclavage consenti et la violence rvolutionnaire, la cration est la vraie libert, le plus humble et le plus fier effort humain. C"est ce que mettent en pratique les personnages de la Peste. Pourtant, au milieu du XXe sicle, le monde reste convulsif, l"individu inquiet. Camus a le sentiment de n"avoir pu construire une vraie sagesse, et de n"avoir abouti qu" une mauvaise conscience. Les derniers rcits, dsenchants, tmoignent d"un chec, d"un pessimisme tenace. Ce qui reste de cette remise en cause, c"est la vrit, la noblesse de l"homme, la vie joyeuse et dchire clbre dans le Discours de Sude.

C"est pourquoi le mot existentialiste dfinit moins Camus que celui d"humaniste. Qu"importe si les questions ne trouvent pas de rponses? L"humanisme peut s"accomplir dans l"inquitude, fixer sur elle sa conscience, sa mesure et ses limites. La gnrosit et la vertu ont-elles besoin d"esprance? Faute de saintet, d"hrosme et de sagesse, il convient avant tout d"tre un juste. Nul doute que Camus l"ait t.

Un style au service de l"ide

Les ides ne sont rien sans leur expression. Et l"oeuvre de Camus est celle d"un crivain, non d"un philosophe. Il l"a dit lui-mme sans dissiper cet autre malentendu. De mme qu"il n"a pas voulu se cantonner un genre, il s"est gard de limiter son style un seul registre. J"ai adapt la forme au sujet, voil tout. En effet, selon le sujet ou le personnage, l"criture change: neutre pour Meursault dans l"tranger; rigoureuse, objective et pourtant passionne pour la chronique de la Peste; ironique pour Clamence dans la Chute. Si les articles usent d"une prose impeccable et vibrante, o le mot va droit l"ide, sans effets ni scheresse, c"est peut-tre dans les essais littraires que s"affirme surtout la matrise d"un langage personnel. Mieux que des arguments, les images, les rythmes composent une mditation lumineuse, un hymne la beaut et l"ardeur. Paralllement, alors qu"il revient dans l"t au lyrisme magique des Noces, Camus, dans les derniers rcits, devient moraliste et pote. Le ton de la confidence remplace celui des discours. Les styles, disait-il, ne sont pour moi qu"un moyen.




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